AGRIPPA D’AUBIGNÉ

 

 

 

               JUGEMENT

 

 

Voici le Fils de l'Homme et du grand Dieu le Fils, 

Le voici arrivé à son terme préfix. 

Déjà l'air retentit et la trompette sonne, 

Le bon prend assurance et le méchant s'étonne. 

Les vivants sont saisis d'un feu de mouvement, 

Ils sentent mort et vie en un prompt changement, 

En une période ils sentent leurs extrêmes; 

Ils ne se trouvent plus eux-mêmes comme eux-mêmes, 

Une autre volonté et un autre savoir 

Leur arrache des yeux le plaisir de se voir;

Le ciel ravit leurs yeux : du ciel premier l'usage 

N'eût pu du nouveau ciel porter le beau visage. 

L'autre ciel, l'autre terre ont cependant fui, 

Tout ce qui fut mortel se perd évanoui. 

Les fleuves sont séchés, la grand mer se dérobe, 

Il fallait que la terre allât changer de robe. 

Montagnes, vous sentez douleurs d'enfantement,

Vous fuyez comme agneaux, ô simples éléments!

Cachez-vous, changez-vous ; rien mortel ne supporte

Le front de l'Éternel , sa voix puissante et forte.

Dieu paraît ; le nuage entre lui et nos yeux

S'est tiré à l'écart, il s'est armé de feux;

Le ciel neuf retentit du son de ses louanges;

L'air n'est plus que rayons tant il est semé d'anges.

Tout l'air n'est qu'un soleil; le soleil radieux

N'est qu'une noire nuit au regard de ses yeux ;

Car il brûle le feu, au soleil il éclaire,

Le centre n'a plus d'ombre et ne fuit sa lumière.

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Voici le grand héraut d'une étrange nouvelle, 

Le messager de mort, mais de mort éternelle. 

Qui se cache ? qui fuit devant les yeux de Dieu? 

Vous, Caïns fugitifs, où trouverez-vous lieu? 

Quand vous auriez les vents collés sous vos aisselles 

Ou quand l'aube du jour vous prêterait ses ailes, 

Les monts vous ouvriraient le plus profond rocher, 

Quand la nuit tâcherait en sa nuit vous cacher, 

Vous enceindre la mer, vous enlever la nue, 

Vous ne fuiriez de Dieu ni le doigt ni la vue... 

Or voici les lions de torches acculés

Les ours a nez percés, les loups emmuselés;

Tout s’élève contre eux: les beautés de Nature,

Que leur rage troubla de venin et d’ordure

Se confrontent en mire et se lèvent contre eux

 

“ Pourquoi  (dira le Feu)  avez-vous de mes feux

Qui n’étaient ordonnés qu’à l’usage de vie,

Fait des bourreaux, valets de votre tyrannie?”

L’ Air encore une fois  contre eux se troublera

Justice au juge saint, trouble , demandera,

Disant: “ Pourquoi , tyrans et furieuses bêtes,

M’empoisonnâtes-vous de charognes, de pestes,

Des corps de vos meurtris?--Pourquoi diront les Eaux

Changeâtes-vous en sang l’argent de nos ruisseaux?”

Les Monts, qui ont ridé le front à vos supplices:

“Pourquoi  nous avez-vous rendu vos précipices?

-Pourquoi nous avez-vous, diront les Arbres, fait 

D’Arbres délicieux, exécrables gibets?”

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La Mort témoignera comment ils l’ont servie

La Vie prêchera comment ils l’ont ravie

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L’air corrupteur n’a plus sa corrompante haleine

Et ne fait aux enfers office office d’élément;

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Transis, désespérés, il n'y a plus de mort
Qui soit pour votre mer des orages le port.
Que si vos yeux de feu jettent l'ardente vue
A l'espoir du poignard, le poignard plus ne tue.
Que la mort  (direz-vous)  était un doux plaisir !
La mort morte ne peut vous tuer, vous saisir.
Voulez-vous du poison ? en vain cet artifice.
Vous vous précipitez ? en vain le précipice.
Courez au feu brûler, le feu vous gèlera ;
Noyez-vous, l'eau est feu, l'eau vous embrasera ;
La peste n'aura plus de vous miséricorde ;
Etranglez-vous, en vain vous tordez une corde ;
Criez après l'enfer, de l'enfer il ne sort
Que l'éternelle soif de l'impossible mort.
Vous vous plaigniez des feux : combien de fois votre âme
Désirera n'avoir affaire qu'à la flamme !
Vos yeux sont des charbons qui embrasent et fument,
Vos dents sont des cailloux qui en grinçant s'allument.
Dieu s'irrite en vos cris et au faux repentir,
Qui n'a pu commencer que dedans le sentir.
Ce feu, par vos côtés ravageant et courant,
Fera revivre encore ce qu'il va dévorant ;
Le chariot de Dieu, son torrent et sa grêle,
Mêlent la dure vie et la mort pêle-mêle.
Aboyez comme chiens, hurlez en vos tourments,
L' abîme ne répond que d'autres hurlements ;
Les Satans découplés d'ongles et dents tranchantes
Sans mort déchireront leurs proies renaissantes ;
Ces Démons tourmentants hurleront tourmentés ;
Leurs fronts sillonneront ferrés de cruautés ;
Leurs yeux étincelants auront la même image
Que vous aviez baignants dans le sang du carnage ;
Leurs visages transis, tyrans, vous transiront,
Ils vengeront sur vous ce qu'ils endureront.
Ô malheur des malheurs, quand tels bourreaux mesurent
La force de leurs coups aux grands coups qu'ils endurent !...